Il y a, dans la prose française, un livre que l’on n’épuise jamais : ce sont les Maximes de François de La Rochefoucauld, parues en 1664 et revues jusqu’à la cinquième édition de 1678. Cinq cent quatre fragments, parfois plus brefs qu’un alexandrin, qui prétendent dire la vérité des conduites humaines avec l’élégance d’une conversation de salon. Le duc-moraliste, ancien frondeur retiré du monde politique après une balle de mousquet reçue en plein visage, fait de l’aphorisme une chirurgie. Il pose son scalpel sur l’amour, l’amitié, la vertu, le bonheur, et derrière chaque vertu apparente, il découvre le même moteur secret : l’amour-propre. Vingt-cinq de ses maximes suffisent à dresser le portrait moral d’une civilisation — et, par contagion, le nôtre.

François de La Rochefoucauld, l’aristocrate de la Fronde devenu moraliste

Pour comprendre les Maximes, il faut imaginer l’homme. François VI de La Rochefoucauld naît en 1613 dans la plus vieille noblesse du royaume. À vingt ans, il sert sous Louis XIII ; à trente-cinq, il s’engage dans la Fronde aux côtés du grand Condé et de la duchesse de Longueville, dont il est l’amant. Le combat du faubourg Saint-Antoine, en 1652, manque de lui coûter la vie : une balle de mousquet traverse son visage et lui abîme durablement la vue. La paix revenue, Mazarin victorieux, La Rochefoucauld est ruiné, vaincu, presque aveugle. Il a quarante ans, l’âge où Pascal écrira ses Pensées, et il pourrait sombrer dans l’amertume. Il choisit autre chose : la conversation.

Le salon de Madame de Sablé, rue Saint-Honoré, devient son atelier. On y joue à composer des maximes, comme ailleurs on joue aux portraits ou aux énigmes. Mais le duc dépasse vite le jeu de société. Il taille, il polit, il réécrit. Quelques années plus tard, il fréquente le salon de Madame de La Fayette, qui devient son amie la plus chère et le restera jusqu’à sa mort, en 1680. C’est entre ces deux salons, entre l’esprit janséniste de Port-Royal — auquel Madame de Sablé est liée — et le raffinement littéraire de la future autrice de La Princesse de Clèves, que prennent forme les Réflexions ou Sentences et maximes morales.

Nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés. Maximes, épigraphe de l’édition de 1665.

Cette épigraphe, en tête du livre, donne le ton. Elle annonce qu’il n’y aura pas de quartier, pas de zone protégée : la vertu elle-même sera examinée. Pour un siècle qui sortait à peine des guerres de religion et qui voyait Louis XIV bâtir Versailles comme un théâtre des bienséances, la phrase frappait par sa froide audace. La Rochefoucauld ne dit pas que la vertu n’existe pas ; il dit qu’elle est presque toujours autre chose qu’elle-même, et que la connaître exige de la regarder dans le miroir tendu par le vice.

L’amour-propre, moteur secret des conduites humaines

Toutes les Maximes peuvent se lire à partir d’un seul mot, que La Rochefoucauld emprunte à Pascal et qu’il transforme en clé de voûte : l’amour-propre. Ce n’est pas la vanité, ni l’orgueil au sens chrétien ; c’est cette force motrice qui, derrière toute action, cherche à se complaire à elle-même. Le la catégorie poésie courte y voit la vraie cause de nos générosités, de nos colères, de nos pénitences, de nos amitiés. Aimer sa femme, plaindre un pauvre, pardonner à son ennemi : autant de gestes que l’amour-propre instrumentalise pour son propre profit, fût-il purement symbolique.

L’amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs. Maximes, n°2.

Phrase fondatrice. Le pire flatteur n’est pas le courtisan qui nous murmure des éloges à l’oreille : c’est nous-même, qui composons à notre propre usage une image toujours avantageuse. Cette intuition rapproche La Rochefoucauld de Pascal et anticipe Freud de presque trois siècles. Le duc va plus loin :

Si nous n’avions point de défauts, nous ne prendrions pas tant de plaisir à en remarquer dans les autres. Maximes, n°31.

Le mécanisme du jugement moral y est mis à nu : nous traquons les défauts d’autrui parce qu’ils consolent nos propres failles. Sans miroir des vices, l’amour-propre s’effondrerait. Et lorsque le duc écrit que « nous avons tous assez de force pour supporter les maux d’autrui » (n°19), il ne cherche pas à choquer pour choquer : il décrit la vérité froide de la sympathie mondaine, plus économe qu’on ne croit.

L’esprit est toujours la dupe du cœur. Maximes, n°102.

Voilà tout le programme rochefoucaldien : la raison est un théâtre où les passions tirent les ficelles. L’intellect croit décider ; il enregistre. Trois siècles avant la psychanalyse, le duc avait compris que nos arguments les plus rigoureux sont des rationalisations.

L’amitié, l’amour et la sincérité : désenchantement classique

Sur l’amour et l’amitié, La Rochefoucauld n’épargne rien. Lui qui a aimé passionnément la duchesse de Longueville, lui qui finira sa vie dans l’amitié quasi maritale de Madame de La Fayette, sait pourtant qu’il existe peu de sentiments aussi mal connus. Le duc consacre des dizaines de maximes à ces deux passions sœurs, dont il défait les fables galantes une à une.

Il est du véritable amour comme de l’apparition des esprits : tout le monde en parle, mais peu de gens en ont vu. Maximes, n°76.

Image splendide. La galanterie de salon vit de récits d’amours fabuleuses, comme la dévotion vit de visions ; mais les unes et les autres relèvent surtout de la rumeur. Et lorsqu’on les rencontre vraiment, c’est en silence. Le duc continue :

Si on juge de l’amour par la plupart de ses effets, il ressemble plus à la haine qu’à l’amitié. Maximes, n°72.

Renversement caractéristique. L’amour, par sa violence, sa jalousie, ses calculs, sa dépendance, partage davantage avec la haine qu’avec l’amitié douce. C’est une diagnose froide, qui rejoint Stendhal et la psychanalyse moderne sur l’ambivalence des passions.

N’aimer guère en amour est un moyen assuré pour être aimé. Maximes, n°240.

Stratégie galante condensée en sept mots. Le désir, blessé par la trop grande disponibilité de l’autre, ne s’allume que devant la résistance ou l’indifférence. Le duc, qui avait observé les amours de cour, en tire une loi presque mécanique : trop aimer, c’est se faire négliger.

Bureau d'écrivain du XVIIe siècle avec encrier, plumes et exemplaire ancien des Maximes de La Rochefoucauld

Il n’y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher l’amour où il est, ni le feindre où il n’est pas. Maximes, n°70.

Cette phrase, l’une des plus belles du recueil, possède une qualité d’évidence presque proverbiale. Elle dit la vérité grammaticale des sentiments : ils débordent toujours leur masque, dans un sens comme dans l’autre. À cela s’ajoute la mélancolie des amours tardives, que le duc connaît bien :

Dans la vieillesse de l’amour comme dans celle de l’âge, on vit encore pour les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs. Maximes, n°430.

Aphorisme bouleversant pour qui le lit après cinquante ans. L’amour vieillissant survit par ses douleurs : la jalousie demeure quand le désir s’efface. Et sur l’amitié, le moraliste n’est guère plus tendre :

Les amitiés renouées demandent plus de soins que celles qui n’ont jamais été rompues. Maximes, n°438.

Vérité d’expérience. Le duc savait, par ses années de Fronde et de réconciliation, qu’aucune amitié ne se reprend exactement où elle s’était interrompue. La cicatrice exige des ménagements que l’amitié intacte ignore.

Quelque rare que soit le véritable amour, il l’est encore moins que la véritable amitié. Maximes, n°473.

La hiérarchie est inversée par rapport à la doxa galante. Pour La Rochefoucauld, l’amitié authentique est plus difficile que l’amour véritable. Elle suppose en effet ce que la passion dispense : la durée, la mesure, le désintéressement.

Cette anatomie de l’amour-propre prépare la voie aux moralistes d’aujourd’hui mais s’enracine dans une tradition qu’éclaire aussi la catégorie auteurs et poètes, où La Rochefoucauld retrouve La Bruyère, Vauvenargues et Joubert.

La vertu, le vice et l’hypocrisie sociale

Le grand thème scandaleux des Les Maximes sur Wikisource reste celui de la vertu. Le duc ne nie pas qu’elle existe ; il montre qu’elle est rarement pure et que ses contrefaçons sociales sont innombrables. C’est ici que l’on rencontre la phrase la plus célèbre, celle qui a traversé trois siècles d’histoire intellectuelle :

L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. Maximes, n°218.

Tout est dit, en treize mots. Le vice est obligé de se déguiser en vertu pour circuler dans le monde ; ce déguisement est, malgré lui, un aveu. La phrase aura une postérité immense : Voltaire la cite, Stendhal s’en souvient, Tocqueville en dérive sa sociologie des hypocrisies démocratiques. Le moraliste poursuit, avec la même précision chirurgicale :

Les vertus se perdent dans l’intérêt comme les fleuves se perdent dans la mer. Maximes, n°171.

Image d’une beauté antique. L’intérêt est l’océan où les belles vertus se diluent et disparaissent. Et lorsqu’il parle des défauts qu’on défend le mieux, le duc lance ce trait, dont la causticité reste actuelle :

Les vieillards aiment à donner de bons préceptes pour se consoler de n’être plus en état de donner de mauvais exemples. Maximes, n°93.

Trait d’esprit qui touche au tragique. La sagesse tardive n’est souvent qu’un palliatif à l’impuissance. La morale, vue ainsi, devient une lecture indirecte de la perte des forces. À cela s’ajoute :

Nous avons plus de force que de volonté ; et c’est souvent pour nous excuser à nous-mêmes que nous nous imaginons que les choses sont impossibles. Maximes, n°30.

Phrase qui pourrait être une devise de la psychologie cognitive contemporaine. Le duc démonte le mécanisme par lequel nous nous fabriquons des excuses commodes en surévaluant les obstacles extérieurs. Quant à l’honnêteté féminine, La Rochefoucauld lance cette maxime célèbre, qui fit scandale dans les salons :

Il y a peu d’honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier. Maximes, n°367.

Le mot « métier » est d’une cruauté splendide. Il rabat la vertu conjugale au rang d’une profession éprouvante, et fait apparaître la fatigue morale qui en est le revers caché. La phrase choqua autant qu’elle séduisit.

Dans la même veine sentencieuse, Jean de La Fontaine déploie sa morale en deux vers ce que les Maximes condensent en une phrase.

Le bonheur, le malheur et l’imagination

Une part importante des Les Maximes sur Wikisource traite de l’écart entre ce que nous croyons éprouver et ce que nous éprouvons réellement. Le duc partage avec Pascal cette intuition fondatrice : l’imagination déforme nos états intérieurs, et nous vivons plus dans nos représentations que dans nos affects.

Salon littéraire parisien du Grand Siècle avec conversation de moralistes au XVIIe siècle

On n’est jamais si heureux ni si malheureux qu’on s’imagine. Maximes, n°49.

Phrase d’une justesse qui désarme. Le bonheur, comme le malheur, est constamment surévalué par anticipation et minoré par l’expérience, ou l’inverse. Nous comparons toujours notre état à un état idéal qui n’existe que dans l’esprit. La maxime suivante prolonge ce diagnostic :

Notre repentir n’est pas tant un regret du mal que nous avons fait, qu’une crainte de celui qui nous en peut arriver. Maximes, n°180.

Voilà démasqué le mécanisme du remords mondain. Ce qui passe pour contrition est souvent prudence inversée : peur des conséquences plutôt que conscience de la faute. La Rochefoucauld touche ici à ce que Nietzsche appellera plus tard la généalogie de la mauvaise conscience.

Pour aller plus loin dans la distinction entre maximes et aphorismes, notre site jumeau propose un lexique comparatif des formes brèves qui complète cette analyse.

La constance des sages n’est que l’art de renfermer leur agitation dans le cœur. Maximes, n°20.

Le sage stoïcien n’est pas calme : il est dressé à paraître calme. La maxime restitue toute sa vérité psychologique à l’apparente sérénité du sage classique, et anticipe les analyses modernes sur le coût mental du contrôle des affects.

Nul ne mérite d’être loué de bonté s’il n’a pas la force d’être méchant : toute autre bonté n’est le plus souvent qu’une paresse ou une impuissance de la volonté. Maximes, n°237.

Phrase d’une exigence rare. La bonté n’a de valeur morale que parce qu’elle aurait pu ne pas être. Sans choix, elle se réduit à une inertie. Voilà pourquoi le duc finit par écrire :

Le bonheur et le malheur des hommes ne dépendent pas moins de leur humeur que de la fortune. Maximes, n°61.

L’humeur — ce que la psychologie appelle aujourd’hui le tempérament — joue un rôle au moins égal aux circonstances. Une vérité que la modernité n’a fait que confirmer.

Cette lucidité aristocratique sur la cour irrigue aussi Balzac, qui transposera la même grille au monde bourgeois du XIXe siècle.

Peu de gens savent être vieux. Maximes, n°423.

Phrase laconique d’une précision implacable. La vieillesse n’est pas un état mais un art, que la plupart traversent sans en apprendre la grammaire : il faut savoir y consentir, s’y tenir, en faire la matière d’une dignité nouvelle plutôt que la résidence d’un ressentiment.

Le refus des louanges est un désir d’être loué deux fois. Maximes, n°149.

Ironie suprême du moraliste. Celui qui décline modestement l’éloge espère, par cette modestie même, en mériter un second, plus subtil et plus flatteur. L’amour-propre se cache jusque dans la fausse humilité, et le duc le débusque avec la précision d’un entomologiste.

Quand notre haine est trop vive, elle nous met au-dessous de ceux que nous haïssons. Maximes, n°338.

Aphorisme magnifique sur la disproportion de la haine. Trop hait, qui se rabaisse. Et pour finir, cette pointe qui résume l’art du duc à la perfection :

Il y a dans la jalousie plus d’amour-propre que d’amour. Maximes, n°324.

Tout le système rochefoucaldien tient dans ce renversement. Ce que nous appelons jalousie amoureuse est d’abord une blessure narcissique. Trois siècles avant la psychanalyse, le duc avait déchiffré la grammaire émotionnelle.

En guise d’épilogue : postérité d’un moraliste

La fortune posthume des Maximes est l’une des plus continues de la littérature française. Chamfort, à la fin du XVIIIe siècle, les prolonge en y ajoutant un mordant républicain. Joseph Joubert les annote en marge. Nietzsche, qui lisait peu d’auteurs avec autant d’admiration, en fait dans Humain, trop humain le modèle de sa propre psychologie du soupçon. Schopenhauer y trouve la confirmation de son pessimisme métaphysique. Au XXe siècle, Cioran les relit sans cesse et confesse leur dette dans ses cahiers. Plus discrètement, Freud y reconnaît une préfiguration de sa théorie du narcissisme : l’amour-propre rochefoucaldien et la libido objectale freudienne ont la même origine philosophique.

Ce qui rend les Maximes encore vivantes, ce n’est pas seulement leur acuité. C’est leur forme. Le duc a porté l’aphorisme français à sa perfection classique : une phrase brève, équilibrée, qui se lit en quelques secondes mais demande plusieurs jours pour être pensée. Cette économie verbale, héritée des moralistes antiques et de Sénèque, anticipe la sentence nietzschéenne et la pointe cioranienne. Elle inscrit La Rochefoucauld dans une lignée européenne — Marc Aurèle, Sénèque, La Rochefoucauld, Chamfort, Lichtenberg, Nietzsche, Cioran — où la pensée prend la forme du fragment parce que la vérité, sur les conduites humaines, ne supporte pas le traité.

Reste un paradoxe que le duc lui-même n’a sans doute pas voulu : ces phrases, écrites pour démasquer l’amour-propre, sont devenues un trésor de citations destinées à briller en société, c’est-à-dire à servir l’amour-propre de ceux qui les récitent. Le moraliste pourrait sourire. Sa lucidité avait prévu jusqu’à cela : « Nous avouons nos petits défauts pour persuader que nous n’en avons pas de grands. » Que ses Maximes soient encore lues, citées, contredites, méditées, est la meilleure preuve de leur exactitude : ce que le duc a écrit sur nous, nous continuons obstinément de le vérifier.