Né à Château-Thierry en 1621, mort à Paris en 1695, Jean de La Fontaine traverse le grand siècle français comme un observateur ironique des cours, des salons et des campagnes. Protégé tour à tour de Fouquet, de la duchesse d’Orléans et de Madame de La Sablière, l’homme cultive la discrétion d’un poète distrait quand il aiguise en réalité l’une des plumes les plus politiques de son temps. Les douze livres des Fables, publiés en trois vagues entre 1668 et 1694, mettent en scène des animaux qui parlent, calculent et s’illusionnent comme les courtisans de Versailles. Trois siècles plus tard, leurs morales tiennent encore, intactes, sur la patience, la flatterie, l’orgueil et le pouvoir.
La Fontaine fabuliste : la morale en miroir des hommes
Le projet du fabuliste, La Fontaine le formule lui-même dans la préface de son premier recueil : il s’agit de « contes en vers » où l’histoire amuse et la leçon instruit, sans que jamais l’une soit l’esclave de l’autre. À Ésope il emprunte la matière, à Phèdre la concision, à Pilpay quelques détours orientaux. Mais le ton est neuf : familier, ironique, glissant entre l’octosyllabe et l’alexandrin avec une liberté que ses contemporains tiennent parfois pour de la nonchalance, et que nous reconnaissons aujourd’hui comme la marque d’un grand poète.
Je me sers d’animaux pour instruire les hommes. Préface aux Fables, 1668.
La formule, programmatique, dit la stratégie. Mettre un masque animal sur les vices et les vertus humaines, c’est gagner deux libertés à la fois : celle de critiquer les puissants sans les nommer, et celle d’arracher au lecteur un sourire avant la pointe. Cette double économie, esthétique et politique, fait toute la singularité du recueil.
En toute chose il faut considérer la fin. Le Renard et le Bouc.
La morale, ici placée en ouverture, rappelle un principe stoïcien repris depuis l’Antiquité : agir, c’est anticiper les conséquences. Le bouc, qui suit le renard au fond du puits sans réfléchir, paiera son imprévoyance en restant prisonnier. La Fontaine, à la manière d’un Sénèque léger, glisse une éthique de l’examen dans la bouche d’un quadrupède.
La raison du plus fort est toujours la meilleure : Nous l’allons montrer tout à l’heure. Le Loup et l’Agneau.
Aucune fable ne dit plus durement le scandale du pouvoir arbitraire. Le loup invente des prétextes pour dévorer l’agneau qu’il a déjà condamné. La Fontaine, sous Louis XIV, ose mettre en vers cette vérité d’observation : les justifications du fort viennent après la décision, jamais avant. La leçon vaut autant pour la cour que pour les tribunaux et, malheureusement, pour notre actualité.
Les fables animalières et l’observation de la cour
Le bestiaire de La Fontaine fonctionne comme une galerie des caractères de Versailles. Le lion y règne en monarque ombrageux, le renard joue le ministre rusé, le corbeau incarne le vaniteux flatté, l’âne le serviteur naïf que l’on sacrifie quand il faut un coupable. Cette correspondance ne tient pas du décodage allégorique strict : elle relève d’un jeu de miroirs où chaque lecteur, courtisan ou marchand, devait reconnaître quelqu’un sans pouvoir prouver qu’on l’avait visé.
Apprenez que tout flatteur Vit aux dépens de celui qui l’écoute : Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. Le Corbeau et le Renard.
Cette morale, l’une des plus apprises dans les écoles françaises, condense la critique du courtisan. Le fromage devient symbole : toute faveur arrachée par la flatterie coûte au flatté plus qu’il n’imagine. L’ironie finale, sur le ton du bon mot, sauve la leçon de la solennité.
Tel est pris qui croyait prendre. Le Rat et l’Huître.
La La Rochefoucauld, devenue proverbiale, illustre le retournement comique cher au fabuliste : le prédateur devient proie de sa propre ruse. Politique et morale s’embrassent : la cour est ce lieu où l’on croit toujours manœuvrer alors qu’on est manœuvré.
Petit poisson deviendra grand, Pourvu que Dieu lui prête vie ; Mais le lâcher en attendant, Je tiens pour moi que c’est folie. Le Petit Poisson et le Pêcheur.
Ici La Fontaine raille la patience excessive qui devient imprévoyance. Le pêcheur qui relâche un petit poisson en rêvant de prises futures perd l’oiseau sur la branche pour celui dans la main. La sagesse paysanne tempère ici la sagesse philosophique.
Garde-toi, tant que tu vivras, De juger des gens sur la mine. Le Cochet, le Chat et le Souriceau.
La leçon, qui semble triviale, recouvre une véritable critique du préjugé. Le souriceau prend le chat doux pour ami et le coq rude pour ennemi : il faut un naufrage pour le détromper. La Fontaine, qui fréquente les salons précieux, sait combien les manières trompent.
Sagesse rurale et bon sens paysan dans les Fables
L’autre versant des Les Fables de La Fontaine sur Wikisource est paysan. La Fontaine connaît la campagne de la Champagne et du Brie, l’a parcourue à cheval entre Château-Thierry et Paris, en a retenu la lenteur des saisons et la rudesse des labours. De cette mémoire rurale naît une sagesse concrète, opposée au beau parler des salons et à la fébrilité des ambitions.

Rien ne sert de courir ; il faut partir à point. Le Lièvre et la Tortue.
La formule, devenue les proverbes anciens commentes absolu, condense l’éthique paysanne du temps long. La régularité l’emporte sur la précipitation, et le lièvre vaniteux apprend qu’on ne rattrape pas une avance prise sans hâte. Aucun élève français ne traverse l’école sans rencontrer cette morale au moins une fois.
Travaillez, prenez de la peine : C’est le fonds qui manque le moins. Le Laboureur et ses Enfants.
Le vieux laboureur, mourant, fait croire à ses fils qu’un trésor est caché dans le champ ; ils retournent la terre, ne trouvent rien, mais la récolte triple. La morale plaide pour la valeur du travail, fonds inépuisable contrairement aux héritages. La leçon, qu’on dirait sortie d’un almanach, possède l’autorité tranquille des évidences anciennes.
Patience et longueur de temps Font plus que force ni que rage. Le Lion et le Rat.
La rivière creuse la pierre par persévérance, le rat libère le lion pris au filet en grignotant les mailles. La Fontaine remet la patience au rang des vertus cardinales, dans un siècle qui célèbre volontiers l’éclat. La leçon, paysanne dans son origine, devient philosophique par sa portée.
Aide-toi, le Ciel t’aidera. Le Chartier embourbé.
L’adage, antique mais que La Fontaine remet en vers et en circulation, refuse la passivité dévote. Le chariot embourbé ne se relèvera pas par la prière seule ; il faut pousser à la roue. La sagesse française s’y reconnaîtra durablement.
Il faut, autant qu’on peut, obliger tout le monde : On a souvent besoin d’un plus petit que soi. Le Lion et le Rat.
Cette morale double, sur l’obligeance et la prudence stratégique, dit l’art de gouverner ses relations. Le lion qui a épargné le rat trouvera en lui son sauveur. La fable plaide pour une bienveillance intéressée que les moralistes du siècle, La Rochefoucauld en tête, n’auraient pas désavouée.
Citations sur le pouvoir, la flatterie, la justice
Le pouvoir est la grande affaire des Fables, et La Fontaine y revient sans relâche. Ses lions ne sont jamais tout à fait des rois admirables : ils sont colériques, partiaux, susceptibles, capables d’écraser pour un mot. Sa cour des animaux est une cour des hommes à laquelle il manque le vernis poli des marbres de Versailles.
Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. Les Animaux malades de la peste.
La fable, l’une des plus accomplies du recueil, met en scène l’âne désigné comme victime expiatoire pour avoir mangé un peu d’herbe, tandis que le lion qui dévore les hommes est absous. La morale, énoncée en alexandrins splendides, dit la corruption de la justice quand elle dépend du pouvoir.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. Les Animaux malades de la peste.
Le vers d’ouverture, devenu citation autonome, sert depuis trois siècles à décrire toute crise collective. La Fontaine y prend la voix grave qui sied au sujet, abandonnant un instant l’ironie pour la déploration épique.
Plutôt souffrir que mourir, C’est la devise des hommes. La Mort et le Bûcheron.
Le bûcheron appelle la mort dans son épuisement, puis la repousse quand elle arrive. La fable dit la couardise universelle devant le terme. La morale, sans complaisance, condense en quatre mots la vérité d’observation.
Citations sur le temps, la patience, la modération
Le temps est le héros silencieux des Fables. Il ronge les orgueils, récompense les patients, dévoile les illusions. La Fontaine, dans une œuvre qui s’étale sur vingt-six ans, a vu mourir Molière, Racine, Boileau et plusieurs de ses protecteurs : il sait que les triomphes du jour se mesurent à l’aune des saisons.
La cigale, ayant chanté tout l’été, Se trouva fort dépourvue Quand la bise fut venue. La Cigale et la Fourmi.
L’ouverture, devenue archétype, ne contient pas explicitement la morale, mais la suggère par la simple opposition des deux insectes. La fourmi prévoyante, refusant le prêt, illustre l’ascèse paysanne de l’épargne. La cigale incarne l’artiste imprévoyant — peut-être un autoportrait masqué.
Eh bien ! Dansez maintenant. La Cigale et la Fourmi.
La pointe finale, cruelle, condense la leçon. La Fontaine ne tranche pas explicitement entre les deux personnages, et la critique moderne y a vu une ambiguïté délibérée : faut-il vraiment se réjouir avec la fourmi avare ?

Plus fait douceur que violence. Phébus et Borée.
Le soleil obtient ce que la tempête échoue à arracher : le voyageur ôte son manteau de lui-même. La la catégorie auteurs et poètes, héritée d’Ésope, plaide pour la diplomatie contre la force brute. Le bon sens domestique y rejoint la science du pouvoir.
Mieux vaut goujats debout qu’empereur enterré. La Matrone d’Éphèse.
La maxime, brutale, dit la primauté de la vie sur les distinctions sociales. La Fontaine, dans un conte plus que dans une fable, glisse une éthique épicurienne du présent.
Ne forçons point notre talent, Nous ne ferions rien avec grâce. L’Âne et le Petit Chien.
L’âne, voyant le chien caressé pour ses cabrioles, veut faire de même et casse tout. La morale plaide pour la connaissance de soi, vertu socratique remise au goût rustique. Elle continue d’inspirer les conseillers d’orientation, qui en méconnaissent souvent l’origine.
Postérité scolaire et lecture contemporaine
Les Fables ont survécu à toutes les modes parce qu’elles épousent la voix de l’enfance autant que la pensée de l’adulte. Apprises au CM1, relues au lycée, redécouvertes en âge mûr, elles offrent à chaque étape une autre densité. L’écolier retient les images et la musique ; le lycéen analyse la satire ; l’adulte mesure la justesse de l’observation morale.
Plaire et instruire en même temps. Préface des Fables.
La formule, programmatique, résume l’horizon classique : la beauté n’est pas un vernis posé sur le message, elle en est la condition. Sans la grâce de la versification, la morale tomberait à plat ; sans la morale, la fable serait un divertissement creux.
Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. Le Corbeau et le Renard.
Reprise dans presque toutes les rhétoriques scolaires, cette morale demeure l’outil le plus simple pour expliquer aux adolescents la mécanique de la manipulation. Le fromage devient métaphore de toutes les concessions arrachées par la louange intéressée.
Hélas ! on voit que de tout temps, Les petits ont pâti des sottises des grands. Les Deux Taureaux et une Grenouille.
La leçon politique vaut au-delà du XVIIe siècle. Les peuples paient les querelles des puissants, hier comme aujourd’hui. La grenouille du marais, écrasée par les sabots des taureaux qui se battent pour la prairie, est restée l’image la plus juste du dommage collatéral.
Ventre affamé n’a point d’oreilles. Le Milan et le Rossignol.
La maxime, devenue proverbe, dit la primauté du besoin sur la beauté. Le rossignol peut chanter, le milan a faim. La sagesse populaire rejoint ici l’observation politique : l’art ne console pas la famine.
La méfiance est mère de la sûreté. Le Chat et un vieux Rat.
L’adage prudent, glissé dans une fable où le vieux rat survit en se gardant des pièges, vaut conseil d’expérience. La méfiance, vertu déclassée à l’ère de la confiance affichée, retrouve dans les Fables sa noblesse antique.
En guise d’épilogue
Trois siècles après la mort de La Fontaine, ses Fables continuent de tenir une place que ni les Maximes de La Rochefoucauld ni les Caractères de La Bruyère n’ont pleinement conquise. Elles ont quitté la bibliothèque savante pour entrer dans la mémoire commune des Français, presque sans intermédiaire. On en cite des morales sans savoir les nommer, on en répète des vers sans mesurer leur âge.
Cette ubiquité tient à un secret simple : La Fontaine a refusé la pesanteur du sermon et la légèreté du divertissement, pour tenir entre les deux une note exacte. Ses animaux sont assez humains pour qu’on s’y reconnaisse, assez animaux pour qu’on rie sans amertume. Ses morales sont assez fermes pour instruire, assez ironiques pour ne pas peser. C’est l’art du juste milieu, vertu aristotélicienne que le poète a su mettre en vers comme nul autre dans sa langue.