Molière n’a pas écrit de recueil de maximes. Il n’a pas composé, comme La Rochefoucauld, cinq cents phrases autonomes destinées à faire le tour de la nature humaine. Pourtant, ses répliques ont produit quelques-unes des phrases les plus citées de la langue française. De Tartuffe à l’Avare, du Misanthrope au Bourgeois gentilhomme, chaque pièce contient des sentences que le public retient, répète et détourne. C’est que Molière pratique l’aphorisme autrement : non pas comme genre éditorial, mais comme coup de théâtre. La réplique célèbre jaillit d’une situation, d’un caractère, d’un conflit, et elle demeure parce qu’elle dépasse le cadre de la scène.
Lire Molière comme un auteur de maximes suppose donc de regarder comment ses personnages parlent, ce qu’ils révèlent malgré eux et ce que leurs phrases disent de la société du Grand Siècle. C’est aussi mesurer la filiation qui lie le comédien au moraliste, le satirique au philosophe, le comique au vrai. Pour situer cette démarche dans le paysage des auteurs français, on peut consulter notre dossier sur les auteurs et poètes : citations, maximes et aphorismes.
Molière, aphoriste malgré lui
Ce qui rapproche Molière des moralistes, c’est d’abord la concision. Ses personnages les plus marquants — Harpagon, Alceste, Tartuffe, Dom Juan, Arnolphe, Philaminte — n’expliquent pas longuement. Ils assènent. Leur langue est travaillée, rythmée, ponctuée de césures qui donnent à chaque phrase une allure de sentence. Quand Harpagon déclare que l’avarice perd tout en voulant tout gagner, il ne décrit pas seulement sa manie : il énonce une loi.
Cette aptitude au général explique que les dictionnaires de citations aient pioché abondamment dans son théâtre. Une réplique de scène devient citation morale dès qu’on l’isole de son contexte. Molière le sait sans doute, car il façonne lui-même ces phrases pour qu’elles résistent à l’extraction. Le comédien et le moraliste se rencontrent dans l’art de la formule frappée.
On retrouve cette même obsession de la phrase parfaite chez La Rochefoucauld, qui avait fait de la maxime un instrument de démontage psychologique. Molière emprunte à cette école le goût de la vérité courte, mais il la distribue à des personnages en chair et en os. Chez lui, la maxime est dite par un corps sur scène, avec un ton, un costume, une posture. Cela la rend à la fois plus vulgaire et plus vivante.
Les maximes de Molière : la société en miroir
La société du Grand Siècle se reconnaît dans les comédies de Molière parce qu’il y peint des types durables. Tartuffe n’est pas un faux dévot du XVIIe siècle : c’est l’hypocrite universel. Harpagon n’est pas un seul avare : c’est l’avarice en personne. Alceste n’est pas un misanthrope anecdotique : c’est la franchise blessée face à la politesse obligée.
Ces types fonctionnent comme des maximes incarnées. Ils portent en eux une vérité générale sur les hommes. Leur force vient de ce qu’ils sont exagérés sans être invraisemblables. Le spectateur rit d’abord parce qu’il se sent visé. La comédie devient morale sans jamais prêcher : elle montre.
L’on a deux fois plus de mérite à faire bien ce qui est un peu dégoûtant. Molière, Le Médecin malgré lui, II, 5.
Cette phrase, dite dans une intrigue de substitution et de quiproquo, peut se lire comme une maxime sur le mérite professionnel : celui qui excelle dans une tâche ingrate gagne une gloire supérieure. Mais elle est aussi comique, parce qu’elle est prononcée par un faux médecin qui ne mérite rien. Le décalage entre la généralité de la formule et la bassesse du personnage produit le rire et la réflexion à la fois.
L’hypocrisie et la médecine : deux cibles favorites
Aucun sujet n’échappe à la satire moliéresque, mais deux domaines concentrent ses répliques les plus cinglantes : la fausse dévotion et la médecine. Dans Tartuffe, l’hypocrisie religieuse est punie par l’exposition publique. La phrase la plus célèbre de la pièce condense toute l’argumentation :
Le scandale du monde est ce qui fait l’offense, Et ce n’est pas pécher que pécher en silence. Molière, Tartuffe, IV, 5.
Orgon récite ces vers comme s’ils constituaient une maxime de prudence morale. En réalité, ils révèlent la perversion d’un homme qui croit que le crime reste impuni dès qu’il est caché. Molière montre comment une formule de bon sens peut devenir l’instrument de la pire immoralité. La maxime est retournée contre elle-même.
La médecine occupe une place tout aussi centrale. Dans Le Malade imaginaire, L’Amour médecin et Le Médecin malgré lui, les praticiens parlent latin, se disputent, persécutent le malade et se montrent incapables de le guérir. Les répliques les plus connues visent le jargon, l’autorité sans savoir et le commerce de la santé :
Vous êtes pourvu de cinq ou six pratiques, et cela vous donne de quoi faire parade dans les compagnies. Molière, Le Médecin malgré lui, II, 4.
Là encore, la phrase tient en équilibre entre le comique de situation et la sentence. Elle dit quelque chose de durable sur l’apparence de compétence, l’ostentation professionnelle et le rapport de la science au profit.
Pour prolonger cette réflexion sur la médecine et les savoirs anciens, les archives de la Bibliothèque nationale de France sur Gallica conservent les éditions originales des pièces de Molière, ainsi que des traités médicaux du XVIIe siècle qui permettent de mesurer la distance entre la pratique réelle et la satire.
Tableau des répliques célèbres et de leur portée
Le théâtre de Molière abrite des dizaines de phrases passées au rang de maximes populaires. Le tableau suivant en présente une sélection, avec leur source exacte et leur lecture possible.
| Réplique | Pièce, acte, scène | Thème | Portée en tant que maxime |
|---|---|---|---|
| L’avarice perd tout en voulant tout gagner. | L’Avare, I, 1 | Argent | Le désir excessif de gain ruine celui qui le nourrit. |
| Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger. | L’Avare, III, 1 | Temps | La sobriété comme maîtrise de soi, loin de la gourmandise. |
| Les livres ne valent pas mieux que leurs lecteurs. | Les Femmes savantes, II, 7 | Culture | L’usage du savoir importe plus que l’accumulation. |
| C’est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens. | La Critique de l’École des femmes, scène 1 | Théâtre | Le comédien assume le paradoxe de divertir par la vérité. |
| Je vis de bonne soupe et non de beau langage. | Les Femmes savantes, II, 7 | Parole | Le bon sens matériel contre la préciosité verbale. |
| Le plus grand ennemi du bonheur, c’est l’imagination. | Le Misanthrope, I, 1 | Amour | L’attente idéalisée détruit le rapport au réel. |
Ce tableau montre que les répliques de Molière couvrent des domaines variés. Chacune peut être lue comme une maxime autonome, même si sa véritable signification dépend du contexte dramatique. La pratique de l’extraire n’est pas une trahison : c’est le propre des phrases fortes de survivre à leur décor.
L’amour, le mariage et l’argent : trois comédies de la passion
Molière observe les passions avec la même lucidité qu’il observe les institutions. L’amour chez lui n’est jamais seulement romantique : il est contraint, calculé, ridicule ou dévorant. Le mariage est une pièce essentielle de cette satire. Arnolphe, dans L’École des femmes, veut fabriquer une épouse ignorante pour être sûr d’elle. Le résultat est comique parce que son dessein rencontre la nature humaine, qui ne se laisse pas enfermer dans un système.
L’argent, lui, domine L’Avare. Harpagon est le personnage le plus extrême de la galerie moliéresque parce qu’il incarne une passion unique, exclusive, sans partage. Ses répliques sont des maximes d’avarice :
Tout ce qui est excessif est ridicule. Molière, Le Misanthrope, I, 1.
Cette phrase, souvent citée hors de son contexte, résume une morale classique de la mesure. Mais dans la bouche d’Alceste, elle sert aussi à discréditer la société entière, dont le défaut principal serait de ne pas suivre ce principe. Molière multiplie ces détournements : la maxime est dite par un fou pour dénoncer la folie générale.
Les citations de Molière sur le mariage et l’argent trouvent un écho dans la tradition des maximes de La Rochefoucauld, qui avait lui aussi fait de l’intérêt, de l’amour-propre et de la vanité les moteurs cachés des conduites.
L’héritage : Molière et les moralistes français
Molière appartient à une culture où le moralisme est un exercice de société. Les salons du XVIIe siècle, les précieuses, les académiciens, les courtisans aiment à formuler des sentences. La maxime est un genre de conversation autant qu’un genre littéraire. Molière s’en moque parfois — notamment dans Les Précieuses ridicules et Les Femmes savantes — mais il en subit aussi l’influence. Sa prose et ses vers portent la marque de cette époque qui cherche à dire l’homme en peu de mots.
La comparaison avec Chamfort est éclairante. Chamfort écrit ses maximes à la veille de la Révolution avec une violence corrosive que Molière n’a pas tout à fait. Pourtant, les deux auteurs partagent une même intuition : la société est un théâtre de masques, et la littérature vaut ce que vaut son pouvoir de démasquage. Molière le fait rire, Chamfort le fait grincer.
On ne devrait penser qu’à soi lorsqu’on est heureux. Molière, Le Misanthrope, II, 4.
Cette réplique d’Alceste peut se lire comme une maxime sur la solitude morale. Elle dit que le bonheur ne s’obtient qu’en se soustrayant aux jugements d’autrui, mais elle dit aussi l’orgueil du misanthrope. Molière ne tranche pas : il présente la sentence et son démenti. C’est peut-être là sa différence fondamentale avec le moraliste pur.
Pourquoi Molière reste un auteur de citations
La langue de Molière survit parce qu’elle est à la fois soutenue et parlée. Elle emprunte au registre élevé de la tragédie et au registre bas de la farce, et elle les mêle pour produire un style reconnaissable entre tous. Une réplique comme ‘Le scandale du monde est ce qui fait l’offense’ pourrait figurer dans un traité de morale. Elle est prononcée par un personnage de comédie. Cette double appartenance fait sa force.
Les citations de Molière circulent aujourd’hui dans les discours politiques, les éditoriaux, les conversations familiales et les réseaux sociaux. On les détourne, on les tronque, on les attribue parfois à tort. Cette postérité est le signe d’une réussite : une phrase qui traverse les siècles est une phrase qui a touché quelque chose de stable dans la nature humaine.
Pour citer Molière avec rigueur, il faut pourtant vérifier les sources. De nombreuses phrases lui sont attribuées sans qu’il les ait écrites. L’édition critique de ses œuvres et les numérisations de la BnF sur Gallica restent les outils indispensables. Notre dossier sur Voltaire : maximes vérifiées et tolérance propose une méthode comparable pour un auteur souvent cité de manière approximative.
Molière n’est donc pas un aphoriste au sens strict du terme. Il est quelque chose de plus rare : un dramaturge dont chaque réplique forte aspire à devenir maxime. Lire ses comédies, c’est lire un recueil de sentences en mouvement, jetées au milieu du bruit, de la fureur et du rire du monde.

Molière en costume, entre la farce et la comédie de caractère : c’est de cette tension que naissent ses répliques les plus mémorables.

La comédie du Grand Siècle transforme les vanités sociales en maximes vivantes, dites sous les yeux d’un public qui se reconnaît dans ses propres ridicules.