Madame de Sévigné et la marquise du Deffand n’ont pas composé des recueils de proverbes au sens strict : elles ont mieux fait, ou du moins autrement. Elles ont laissé des lettres où l’événement, l’amitié, l’ennui, la perte et la comédie sociale se resserrent parfois en phrases si frappantes qu’elles ont fini par vivre seules. Mais cette postérité a son prix : une formule isolée devient vite une maxime supposée, puis une citation déformée. Lire Sévigné et du Deffand, c’est donc retrouver la lettre autour de la sentence, la voix autour de l’esprit.
Entre la naissance de Marie de Rabutin-Chantal, future Madame de Sévigné, en 1626, et la mort de Marie de Vichy-Chamrond, marquise du Deffand, en 1780, plus d’un siècle s’écoule. La première appartient au règne de Louis XIV et à la grande société aristocratique du XVIIe siècle ; la seconde, née en 1697, règne sur un salon du XVIIIe siècle et dialogue avec Voltaire comme avec Horace Walpole. Pourtant, une même autorité les rapproche : l’art de faire entendre une personne dans une phrase.
Deux épistolières, deux façons de faire de l’esprit
Madame de Sévigné écrit d’abord à quelqu’un qu’elle aime. Sa correspondance avec sa fille, Françoise-Marguerite de Sévigné, comtesse de Grignan, prend son intensité après le départ de celle-ci pour la Provence en février 1671. La séparation est concrète : Paris, les routes, les nouvelles de cour et les affaires de famille doivent traverser près de sept cents kilomètres. La lettre devient alors un substitut de présence, mais aussi un théâtre mobile où l’épistolière raconte, juge, exagère, s’interrompt et se reprend.
La marquise du Deffand écrit, elle, depuis une sociabilité plus tardive, plus sceptique, souvent blessée. Son salon de la rue Saint-Dominique, puis celui de l’ancien couvent des Bernardines, au quartier du Temple, accueille les grands noms de son temps. Sa relation avec Horace Walpole, commencée en 1765, est l’un des sommets de sa correspondance. Elle perd la vue progressivement au milieu des années 1750 ; l’écriture dictée devient alors le lieu paradoxal d’une présence intellectuelle accrue.
Leur proximité tient moins à un supposé « esprit féminin » intemporel qu’à une pratique sociale de la lettre. Dans les cercles mondains, la conversation ne s’oppose pas à l’écriture : elle s’y prolonge, s’y travaille et s’y archive. Une formule réussie conserve le tour oral tout en gagnant la précision de la page.
- Chez Sévigné, l’esprit naît volontiers du récit : une nouvelle politique, un mariage, une maladie ou une scène de cour deviennent matière à portrait.
- Chez du Deffand, il procède plus souvent de la distance : elle défait les illusions, observe le vide des relations et refuse les consolations toutes faites.
- Chez l’une comme chez l’autre, la phrase brève n’est jamais une marchandise autonome : elle dépend d’un destinataire, d’une circonstance et d’une humeur.
Cette différence explique pourquoi les deux femmes ne doivent pas être rangées sans nuance parmi les moralistes. La maxime classique, chez La Rochefoucauld, vise une vérité générale, acérée, souvent désenchantée sur l’amour-propre. La lettre de Sévigné ou du Deffand conserve au contraire l’accident du jour. Elle peut devenir générale, mais elle ne part pas d’une loi abstraite. Pour mesurer cet écart, il est utile de relire les maximes de La Rochefoucauld à côté de ces voix qui inventent leur pensée dans l’adresse.
Sévigné : la lettre comme scène vivante
La célébrité de Madame de Sévigné tient en grande partie à l’impression de naturel de ses lettres. Ce naturel est un art. La syntaxe semble courir au rythme de l’émotion, les nouvelles arrivent par vagues, les personnages apparaissent avec leurs ridicules et leurs prestiges. On a souvent parlé de spontanéité ; il faut y ajouter la maîtrise d’une femme formée aux usages de la conversation et capable de modeler un récit pour sa destinataire.
La lettre du 27 février 1671 à Madame de Grignan est un document exemplaire. Elle porte sur le destin de Nicolas Fouquet, ancien surintendant des finances, arrêté en 1661 après la disgrâce qui suivit notamment la fête de Vaux-le-Vicomte. Le 20 décembre 1664, la chambre de justice avait prononcé le bannissement ; Louis XIV transforma cette peine en emprisonnement perpétuel à Pignerol. L’affaire demeure sensible à la cour, et Sévigné en rapporte l’écho avec une attention presque dramatique.
Elle écrit : « Hier, à deux heures, la nouvelle est venue que Fouquet était condamné à la mort. » Madame de Sévigné, Lettre à Madame de Grignan, 27 février 1671, dans les Lettres, édition publiée d’après les manuscrits et les éditions anciennes ; texte consultable dans les Lettres de Madame de Sévigné sur Wikisource.
Cette phrase demande une précision importante. Elle ne signifie pas que Fouquet a effectivement été exécuté. Sévigné rapporte une nouvelle reçue, dans un contexte où la rumeur et la décision politique se mêlent ; la suite de la lettre s’inscrit dans le bouleversement causé par cette annonce. L’exactitude historique impose donc de ne pas transformer ce passage en affirmation rétrospective sur le verdict final.
Le grand talent de Sévigné consiste à faire sentir le mouvement même de l’information. Sa lettre ne livre pas un communiqué : elle restitue l’émotion d’une société qui apprend, commente et juge. La vie de cour devient ainsi une matière littéraire, avec ses délais, ses indiscrétions et ses retournements. La correspondance n’est pas seulement un miroir du Grand Siècle ; elle est l’un de ses instruments les plus fins.
On cite également, pour décrire son rapport à la condition humaine : « Je suis embarquée dans la vie sans mon consentement. » Madame de Sévigné, Lettre à Madame de Grignan, 16 mars 1672, Lettres. La formule est authentique dans la tradition éditoriale de la correspondance, mais elle gagne à être lue dans son mouvement ironique et familier. Détachée de sa lettre, elle paraît annoncer un pessimisme philosophique ; dans l’échange, elle garde une tonalité de confidence et de jeu.

Des phrases devenues célèbres, parfois au prix du contexte
Le sort des citations de Sévigné montre combien l’épistolaire est vulnérable à la découpe. Une phrase peut être exacte et pourtant mal comprise parce qu’elle est privée de son interlocutrice, de sa date ou de son enjeu. L’usage populaire préfère la pointe ; l’oeuvre, elle, demande la durée.
Voici quelques passages et formules fréquemment rapprochés des deux épistolières. Le tableau distingue la source vérifiable de l’attribution simplement traditionnelle.
| Formule ou passage | Auteur | Source | Postérité dans la langue |
|---|---|---|---|
| « Hier, à deux heures, la nouvelle est venue que Fouquet était condamné à la mort. » | Madame de Sévigné | Lettre à Madame de Grignan, 27 février 1671 | Passage majeur sur l’affaire Fouquet ; souvent résumé à tort comme le récit d’une exécution |
| « Je suis embarquée dans la vie sans mon consentement. » | Madame de Sévigné | Lettre à Madame de Grignan, 16 mars 1672 | Devient une formule sur l’existence subie ou imprévue |
| « M. de Luxembourg est entièrement déconfit ; ce n’est pas un homme, ni un petit homme, ce n’est pas même une femme, c’est une petite femmelette. » | Madame de Sévigné | Lettre à Madame de Grignan, 6 août 1675 | Exemple fameux de portrait satirique et de gradation comique |
| « Il n’y a guère que l’esprit qui soit amusant. » | Marquise du Deffand | Formule souvent citée ; source épistolaire à vérifier selon l’édition | Résume assez bien sa réputation, mais ne doit pas être citée sans référence d’édition précise |
| « Si j’avais l’esprit moins bon, je ne supporterais pas mon sort. » | Marquise du Deffand | Correspondance, attribution éditorialement à contrôler | Image de l’aveuglement compensé par la vivacité intellectuelle |
| « L’ennui naquit un jour de l’uniformité. » | Attribuée à la marquise du Deffand | Attribution fragile, sans localisation certaine dans la correspondance | Proverbe moderne très diffusé, souvent imprimé sans preuve |
Le portrait du maréchal de Luxembourg, dans la lettre du 6 août 1675, est particulièrement révélateur. Sévigné n’énonce pas une maxime : elle compose une petite scène verbale. La reprise négative — « ce n’est pas un homme, ni un petit homme » — puis la chute sur « une petite femmelette » relèvent d’une satire mondaine dont la violence, aujourd’hui, doit être replacée dans les codes de son temps. L’intérêt littéraire réside dans le rythme, l’escalade et la cruauté amusée de la réduction.
Une règle de lecture s’impose : plus une citation semble parfaite pour une image de réseau social ou un carnet de pensées, plus il faut rechercher son contexte. La brièveté n’est pas une preuve d’authenticité. Elle peut être le produit d’une coupe, d’une modernisation, voire d’une invention tardive. Notre méthode de vérification des citations dans les sources aide à ne pas faire passer une réputation pour un texte.
La marquise du Deffand, une lucidité née de l’épreuve
Marie de Vichy-Chamrond, marquise du Deffand, appartient à une autre génération et à un autre climat moral. Elle naît en 1697, alors que Sévigné est morte depuis un an. Son siècle est celui des Lumières, mais son ton ne se confond pas avec l’optimisme philosophique. Elle aime l’intelligence, la conversation, le jugement net ; elle se méfie des systèmes, des enthousiasmes et des poses vertueuses.
Son aveuglement, installé vers 1754, change les conditions matérielles de son existence. Il ne la réduit pourtant ni au silence ni à la plainte. Elle continue de recevoir et dicte ses lettres. Cette situation explique la force particulière de sa correspondance avec Horace Walpole, homme politique et écrivain anglais de vingt ans son cadet. L’échange, commencé en 1765, mêle attachement, dépendance affective, humour, jalousie et analyse impitoyable des relations humaines.
Il serait tentant de résumer du Deffand par une seule couleur : l’ennui. Ce serait oublier que son ennui est actif, intellectuel, presque critique. Il ne désigne pas seulement l’absence d’occupation ; il signale l’insuffisance des divertissements, des paroles convenues et des attachements feints. Chez elle, l’esprit ne décore pas le monde, il en éprouve les failles.
La phrase « Il n’y a guère que l’esprit qui soit amusant » est régulièrement imprimée sous son nom. Elle correspond à son personnage littéraire et à l’idée que ses contemporains se faisaient d’elle. Mais une conformité de ton ne suffit pas à établir une citation. Faute de localisation stable dans une lettre, une édition et une page, il faut la présenter comme une formule traditionnellement attribuée, non comme une preuve textuelle.
Il en va de même de : « Si j’avais l’esprit moins bon, je ne supporterais pas mon sort. » La pensée paraît cohérente avec l’épreuve de la cécité, mais le travail éditorial exige de retrouver la lettre, le destinataire et la date avant de la donner comme texte certain. Une citation n’est pas authentifiée parce qu’elle est belle, ni parce qu’elle est vraisemblable : elle l’est par une source identifiable.
Cette prudence n’enlève rien à la marquise. Au contraire, elle permet de mesurer ce que ses lettres réelles ont de plus complexe que les sentences qu’on lui prête. Sa voix ne tient pas dans une devise. Elle hésite, se contredit, attaque, regrette, réclame une réponse. C’est cette mobilité qui fait d’elle une grande épistolière.
L’ennui et l’uniformité : une maxime célèbre mais incertaine
« L’ennui naquit un jour de l’uniformité » est probablement l’une des phrases les plus souvent associées à la marquise du Deffand. Elle figure dans des compilations de citations, des manuels de développement personnel, des discours sur la routine et quantité de pages sans appareil critique. Sa célébrité est inversement proportionnelle à la solidité de son attribution.
Le problème n’est pas seulement de retrouver une formule ressemblante. Il faut retrouver une occurrence exacte dans un texte publié, idéalement une édition contrôlée de la correspondance, avec sa date et son destinataire. Or la circulation de la maxime s’est faite, de longue date, sans cette garantie. Plusieurs recueils l’attribuent à du Deffand ; beaucoup se contentent de répéter les précédents.
La formule possède pourtant une vraie saveur dix-huitième siècle. Son petit récit mythologique — l’ennui « naquit un jour » — donne à une observation psychologique l’allure d’une fable. L’« uniformité » n’est pas la paix, mais la répétition sans surprise, sans relief et sans conversation. On comprend qu’elle ait été retenue. Cela ne permet pas de franchir le pas entre adéquation stylistique et preuve.
Pour la citer honnêtement, trois options sont possibles :
- employer la formulation : « maxime traditionnellement attribuée à la marquise du Deffand » ;
- ne pas la mettre entre guillemets si l’on résume seulement une idée associée à sa réputation ;
- préférer un passage de correspondance exactement localisé lorsqu’une citation doit soutenir une analyse ou un article.
Cette rigueur rapproche la lecture des pratiques des éditeurs. Le travail sur la lettre ancienne ne consiste pas à collectionner des bons mots, mais à identifier les versions, les destinataires et les médiations imprimées. Un guide d’écriture et de correction d’un manuscrit publié par L’Écrivain en Herbe rappelle, pour les auteurs d’aujourd’hui, l’importance de cette chaîne : une phrase juste doit aussi être correctement située, ponctuée et attribuée.

De la conversation au papier : une autorité féminine de la formule
La place de Sévigné et du Deffand ne se réduit pas à une exception brillante dans une histoire littéraire masculine. Elles témoignent d’un espace réel, quoique contraint, où les femmes peuvent exercer une autorité de jugement : la correspondance, le salon, la conversation et la circulation des manuscrits. Loin d’être un simple retrait de la « grande » littérature, cet espace nourrit les formes littéraires elles-mêmes.
Au XVIIe siècle, l’hôtel de Rambouillet, les échanges autour de Madame de Sablé ou de Madeleine de Scudéry ont contribué à former une culture de la parole fine, de l’observation morale et de la sociabilité lettrée. Sévigné y trouve une langue de relation et d’allusion. Au XVIIIe siècle, du Deffand en hérite, mais elle en révèle aussi l’usure : derrière les grâces de la conversation, elle voit les intérêts, les fatigues et les dépendances.
Le passage de la parole au papier est essentiel. Une maxime attribuée à un homme de lettres peut être conçue pour l’imprimé ; une formule épistolaire est conçue pour toucher quelqu’un. Cette différence change sa portée. Dans la lettre, l’intelligence est relationnelle : elle suppose une mémoire commune, une complicité et parfois une querelle.
C’est pourquoi l’on gagne à rapprocher Sévigné de La Bruyère, non parce qu’ils écrivent le même genre, mais parce qu’ils partagent le goût du détail révélateur. Les Caractères fixent des types ; les lettres de Sévigné captent des personnes en mouvement. La lecture de La Bruyère et ses remarques morales montre bien comment, au même siècle, la vérité sociale passe tantôt par le portrait général, tantôt par l’éclair d’une scène. Le même Grand Siècle faisait de la brièveté tragique un art : nos citations de Racine, de Phèdre à Athalie, commentées montrent comment le vers de théâtre, comme la lettre, a nourri le fonds proverbial français.
Leur héritage se reconnaît aussi dans la survivance de certaines formes brèves :
- le billet personnel devenu objet littéraire ;
- le portrait satirique, plus vif qu’une description méthodique ;
- la confidence transformée en phrase mémorable ;
- le jugement sur le monde, toujours corrigé par la présence d’un destinataire.
Cette transmission ne doit pas gommer les différences. Sévigné écrit depuis l’attachement maternel et la chronique de cour ; du Deffand depuis une conscience de l’âge, de la solitude et de la déception. La première donne de l’élan au récit ; la seconde lui retire ses illusions. Toutes deux savent que le style n’est pas un ornement : c’est une manière de tenir dans le monde.
Ce que leurs lettres nous apprennent sur la citation juste
Citer Sévigné ou du Deffand avec sérieux, c’est refuser deux simplifications contraires : l’anthologie mécanique et le soupçon systématique. Il ne s’agit pas de déclarer toute belle phrase apocryphe, mais de hiérarchiser les preuves. Une lettre datée, présente dans une édition reconnue ou dans une bibliothèque numérique, n’a pas le même statut qu’une attribution répétée de site en site.
Pour ces deux épistolières, quelques réflexes suffisent à améliorer considérablement la fiabilité :
- chercher d’abord le destinataire et la date, car ils font partie du sens ;
- conserver l’orthographe modernisée de l’édition choisie sans modifier la syntaxe pour la rendre plus actuelle ;
- signaler franchement une attribution incertaine, plutôt que de l’habiller d’une fausse précision ;
- distinguer ce qu’une phrase dit réellement de l’usage moderne qu’on en fait.
La force de Madame de Sévigné réside dans la présence : on voit la cour, on entend la nouvelle qui court, on sent le manque de la fille éloignée. La force de la marquise du Deffand réside dans la résistance : elle refuse que le malheur, l’ennui ou le déclin abolissent l’exigence de l’esprit. Leurs phrases ont été retenues parce qu’elles semblent immédiatement disponibles. Leur oeuvre, elle, rappelle qu’aucune parole n’est vraiment disponible sans son histoire.
C’est peut-être là leur leçon commune. La formule mémorable n’est pas toujours une maxime ; elle peut être le fragment vivant d’une relation. Chez Sévigné, elle garde la chaleur d’une lettre qui veut rejoindre Grignan. Chez du Deffand, elle garde la netteté d’une voix qui, même privée de la vue, continue d’observer les êtres. Les lire intégralement, c’est rendre à leurs citations ce qu’elles avaient d’abord : un destinataire, un temps, une liberté de ton.